Trafic de mineurs africains au Laos : L'affaire de trop

Trafic de mineurs africains au Laos : L'affaire de trop

Par Jean Claude MBVOUMIN, Fondateur de Foot Solidaire

Le 21 juillet 2015, la presse britannique révélait le recrutement irrégulier de 23 joueurs mineurs africains par un club laotien, le Champasak United. Des jeunes joueurs libériens de 14 à 17 ans avaient été recrutés pourune académie non officielle liée au club, au mépris des Règlements FIFA en la matière. En plus de cette infraction, la BBC révèlait que les jeunes recrues africaines étaient traitées de manière indigne : elles ne recevaient aucun salaire, n’avaient pas de couverture sociale, au point que certaines atteintes du typhus et de la malaria ne bénéficiaient pas de soins! En guise de logement, les jeunes Africains vivaient dans une salle insalubre, sans fenêtres, dans le stade, dormant à même le sol, sur des matelas miteux. En situation irrégulière depuis des mois, certains avaient dû signer des contrats défavorables sous la menace d’une expulsion du pays s’ils ne s’exécutaient pas. Voilà le triste tableau de cette affaire, qui n’est que la partie visible de l’immense iceberg du recrutement irrégulier des jeunes joueurs mineurs en Afrique.Aux dernières nouvelles, une enquête a été diligentée par les instances sportives. C’est le moins qu’elles puissent faire, et nous espérons que des sanctions sportives et financières exemplaires seront prises à l’encontre du club fautif.


Cette énième affaire de trafic de jeunes Africains est loin d’être une surprise pour Foot Solidaire et le Champasak United est loin d’être le seul club à recruter illégalement des mineurs en Afrique. Cette affaire est pourtant l’affaire de trop. Il n’est en effet plus acceptable que des pratiques dignes de l’esclavage se poursuivent dans le football du 21è siècle. Il ne suffit plus de le dire haut et fort, il faut agir pour qu’elles cessent. Force est de constater que le phénomènese banalise, et que les recruteurs illégaux vont toujours plus loin dans ce business bâti sur le dos des jeunes et des familles. Les instances sportives semblent débordées, au point d’être tentées à leur tour de légaliser des pratiques illégales. Pour preuve la décision d’abaisser à 10 ans – au lieu de 12 précédemment, ce qui était déjà irréel- l’âge pour délivrer un certificat international de transfert (CIT). On interdit le recrutement de mineurs de moins de 18 ans d’un côté et l’on fait implicitement comprendre de l’autre que ce recrutement est possible dès 10 ans. Autre démission des instances sur un autre dossier stratégique -celui des agents- avec la suppression de l’obligation de licence. Depuis le 1er avril 2015, il n’y a donc plus de faux agent, la licence, qui permettait d’attester de la profession et de distinguer le bon grain de l’ivraie est supprimée. Tout le monde peut à présent mettre en relation des joueurs et des clubs, se mêler des opérations de transfert. Si la situation est moins alarmante en Europe, en Afrique, elle s’apparente à un lâcher de loups dans la bergerie… 


L’affaire Champasak confirme une tendance observée depuis une dizaine d’années d’un trafic qui s’institutionnalise, avec la participation décomplexée d’acteurs du football. Aux individus isolés à qui on avait affaire il y a quelques années, se substituent des réseaux structurés, disposant de moyens financiers conséquents et d’une armée de scouts qui quadrillent complètement le territoire africain. Face à cette tendance lourde, il devient urgent d’apporter des réponses judiciaires, en plus des sanctions réglementaires : trafiquer des mineurs, même footballeurs, est un crime. Il est sans doute aussi temps de faire une revue générale, voire une remise à plat des règles du recrutement international et de protection des mineurs en vigueur issus des accords FIFA/UE de 2001. En dehors de toute pression, de toute considération politique ou politicienne.


Il va également de soi qu'au vu de l’escalade en cours, la protection des mineurs s’inscrive dans l’agenda des candidats à l’élection de la FIFA du 26 février 2016. Ceux-ci devront exposer leur stratégie et leur plan d’action pour mieux protéger les jeunes joueurs et lutter contre les trafics d’enfants. C’est une nécessité.Le football du 21è siècle sera protecteur des enfants ou ne sera pas. Il faut que ça change. Le football est à un tournant important et plusieurs questions émergent, dont les réponses décideront de l’avenir de millions de jeunes pratiquants en Afrique et dans le monde. Le prochain président de la FIFA poursuivra-t-il la politique actuelle du laisser-faire vis-à-vis du trafic des jeunes joueurs ou alors prendra-t-il le taureau par les cornes? Le futur président de la FIFA continuera-t-il d’ignorer des organisations comme Foot Solidaire qui ne demandent qu’à coopérer avec elle pour le bien de la jeunesse et du football? Quoiqu’il en soit, la nouvelle FIFA devra faire plus pour la protection des jeunes joueurs, plus pour lutter contre le trafic d'enfants.


Pour revenir au Champasak United, dix-sept des jeunes joueurs ont depuis été rapatriés, mais 6 autres demeurent incompréhensiblement au club. Les jeunes rapatriés sont bien entendu repartis chez eux les mains et les poches vides accueillis par des familles effondrées. Après avoir vécu un cauchemar là où on leur avait vendu le rêve, ces enfants reviennent à la case départ, têtes basses, avec un sentiment d’échec et du dépit. Dès que sera retombée l’indignation née de leur mésaventure asiatique, ils devront reprendre courageusement leur train-train quotidien. Qui se souciera alors de réparer les préjudices moral, humain et financier qu’ils ont subis en Asie? Pour ces jeunes, la question reste la même: comment réaliser leur rêve footballistique dans un pays dépourvu de structures professionnelles, où rien n’est prévu former des footballeurs de haut niveau? La probabilité qu’ils se tournent une fois de plus vers les trafiquants de joueurs reste donc réelle. 


Au vu de tout ceci, on est en droit de se demander si les jeunes Africains sont éternellement voués au trafic, condamnés à leur misère sportive en Afrique sans qu’aucune solution à leurs problèmes ne soit proposée, sans qu'aucune alternative ne leur soit proposée? Bien-sûr, il ne s’agit pas de faire comme si tous les jeunes Africains seront footballeurs professionnels, loin de nous la footballisation démagogique des esprits, mais pour les meilleurs d’entre eux, ceux qui ont le potentiel d’y arriver, des efforts doivent être faits pour leur donner une chance dans leurs pays. C’est une question de volonté politique. Les mesures actuelles (interdiction du recrutement des mineurs) doivent donc sans tarder s’accompagner de la création d’opportunités de formation dans les pays. L’organisation de championnats de jeunes est aussi une nécessité. Encore faut-il convaincre ou contraindre certaines fédérations, qui ont aujourd’hui la vie facilitée avec les joueurs formés en Europe qu'ils récupèrent pour les sélections nationales, même de jeunes. Foot Solidaire propose pour sa part de contribuer aux efforts des instances sportives et des gouvernements africains en créeant des centres et bureaux d’information en Afrique. Ce serait un pas décisif. La mise à disposition d’informations fiables aidera les jeunes et les familles à prendre des décisions éclairées au sujet de leurs options de carrière. Mieux informés, mieux sensibilisés sur les risques des filières de recrutement non officielles et des faux agents, ils pourront alors tenter leur chance sportive avec plus de sécurité.