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Les problèmes du football africain, ceux qui touchent à la protection de ses jeunes joueurs en particulier, sont souvent regardés d’un point de vue eurocentrique : on ne les considère que du seul point de vue d’acteurs et d’institutions basés en Europe. Pourtant l’Afrique a son mot à dire sur les phénomènes de traite et de migration clandestine qui touchent de plein fouet sa jeunesse.

En réalité, les Africains ont une perception parfois différente du « trafic » ou de la « traite » des jeunes joueurs. Pour les familles, ces termes ne reflètent pas la réalité d’une situation sociale parfois difficile, ni celle des jeunes qui brûlent de « s’en sortir ». Là où les Européens détectent un « trafiquant », « un passeur », des parents africains repèrent un « bienfaiteur » qui offre une chance à leurs jeunes sans avenir.

Le « trafic » des jeunes footballeurs africains ferait-il figure de construction mentale, de lubie occidentale ?

Un principe semble s’imposer sur le continent noir, celui des tenants de l’ « extraversion », concept cher à Jean-François Bayart. Raffaele Poli et Paul Diestchy restituent bien la pensée du politologue français, adaptée au contexte sportif africain : « la stratégie d’extraversion consiste à mettre à profit la tendance exogéniste. Ce qui se traduit concrètement par la fin des tentatives de régulation de l’expatriation précoce des joueurs et l’abandon des politiques visant au développement local du football, par un appui à l’implantation de centres de formation contrôlés par des clubs européens et par le « rapatriement » périodique des footballeurs expatriés pour les activités des sélections nationales. C’est donc un mélange entre action et inaction ou, plus précisément peut-être, une action sous contraintes fortes, un jeu sur la marge, qui se trouve à la base de la phase actuelle des politiques du football africain(1)

Les tenants africains de l’extraversion estiment que le développement du sport, du football en particulier, s’apparente à un luxe que ne peuvent se payer des États déjà en difficulté sur les fronts de l’éducation et de l’emploi des jeunes. Il est donc préférable de laisser partir les jeunes, et les rapatrier plus tard pour les équipes nationales. Pourquoi se fatiguer à structurer la formation, puisque l’Europe s’en charge ? Pourquoi développer les championnats locaux, si le public déserte les stades et préfère les matches de Premier League, de Ligue 1 ou de Liga, proposés par la télévision satellitaire ?

En mai 2008, Brice Hortefeux alors ministre de l’Immigration en France, rendit visite au chef de l’État camerounais à Yaoundé, dans le but de le convaincre d’accepter l’instauration de tests ADN pour des candidats camerounais à l’émigration vers l'Hexagone. Le patriarche africain Paul Biya lui résuma le sentiment général : « Nos jeunes partent à l’aventure dans des conditions qui ne peuvent mener qu’à l’échec, et ce n’est pas bon. Mais au Cameroun, comme ailleurs en Afrique, l’état actuel de nos économies ne nous permet pas pour le moment de proposer à tous nos jeunes, y compris les diplômés, les emplois auxquels ils peuvent prétendre. »

Jean-Marie Ehouzou, alors ambassadeur de l’Union africaine à Genève, m’apparut plutôt optimiste lors de la conférence Foot Solidaire au Palais des nations en mai 2014. Il affirmait alors que « les États africains sont déterminés à créer un environnement favorable au développement inclusif du sport, à offrir des conditions convenables et bénéfiques aux athlètes, et à engager la communauté internationale afin de minimiser l’exode des jeunes sportifs. »

Un an plutôt, les ministres des sports africains réunis à Abidjan pour leur 5e session, étaient unanimement d’avis que les initiatives basées sur le sport, qui intègrent les meilleures valeurs sportives, peuvent constituer des outils transversaux puissants, à fort impact, pour la réalisation des programmes nationaux de développement.

En attendant, des spécialistes de l’économie du sport constatent que l’Afrique n’a pas encore exploité l’immense potentiel qu’elle recèle, en matière de développement du sport. Elle ignore pour l’instant ce levier, ses priorités allant à l’organisation de la participation de ses athlètes aux compétitions internationales, prestige des nations oblige. Mais une nouvelle génération de chercheurs, d’économistes du sport, de promoteurs africains ayant fait leurs preuves en Europe et aux USA, notamment, émerge, avec une vraie vision et des projets ambitieux. Les Etats doivent les accompagner, les soutenir. Il est en effet temps qu'en Afrique se bâtissent de véritables économies du sport, génératrices d’emplois, pour réduire le chômage des jeunes et freiner la fuite des talents et ces migrations aveugles, qui brisent des rêves et des vies.

(1) Dans Le football africain entre immobilisme et extraversion, Politique Africaine, 2006/2/n° 102

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